L'idiocratie plus que jamais
- Yann Batailhou

- 28 févr. 2018
- 19 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 mai 2021
Hypocrisie, mauvaise foi, appât du gain, inepties des politiques, société de la débâcle, développement non viable, urbanisation incessante, destruction d’espèces et de milieux naturels, artificialisation et uniformisation des paysages, surexploitation des sols…
La France multiplie les initiatives à l’encontre de la planète.
Un combat qu’elle n’est malheureusement pas la seule à mener.
Le 13 octobre 2017, une partie de la population a pu découvrir, avec ou sans réjouissance, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des pays du monde avec l’article de CNEWS Matin du 13 octobre 2017 [1]. Car il démarre fort cet article, avec une introduction digne de notre posture franchouillarde coutumière, toujours les plus grands, toujours les plus forts : « Transports, logement, exploitation des sols…La France multiplie les initiatives pour la planète. Un combat qu’elle semble seule à mener ».
L’auteur (anonyme !) de cet article nous le démontre : elle est culotée la France ! Comment prétendre qu’elle est la seule à mener un combat pour la planète au moment même où elle contribue autant que les autres pays à la destruction de son patrimoine naturel ? L’artificialisation des sols va bon train sans parler de l’uniformisation de nos campagnes et de nos forêts par des pratiques agricoles et de sylviculture intensives.
À l’heure où le droit environnemental est encore contourné ou remis en cause, où l’érosion de la biodiversité s’accentue, où la pollution de l’air, des eaux et des sols s’amplifie, où les innombrables constructions empiètent sans commune mesure sur les terres, où la moindre parcelle de terrain fait l’objet de toutes les spéculations foncières et où l’appétit de rentabiliser ces parcelles ne laisse aucune chance à la nature d’exister, on voudrait nous faire croire que seule la France se préoccupe du sort de la planète. C’est un peu oublier le Costa Rica quand même…
Il suffit alors de tomber dans les lieux communs de ce que les gens pensent être l’« écologie » pour faire avaler la pilule d’une France impliquée dans la gestion soi-disant durable de la planète. Comme si l’écologie s’inscrivait exclusivement dans une persévérance à conduire et à consommer « proprement ».
À un moment donné, la question de l’interaction de l’espèce humaine avec la nature se pose-t-elle ? En sommes-nous à nous demander : que vais-je induire ici comme désordre écologique si j’abats un arbre centenaire ou si je construis sur une prairie naturelle ? Suffit-il alors de mettre le carton et le plastique dans les bons containers pour se donner bonne conscience ? Ou encore, suffit-il d’acheter le dernier modèle hybride de chez Toyota®, estampillé « écolo », bien qu’on n’en ait rien à faire de l’écologie mais plutôt de l’image qu’on donne dans une société où le véhicule est l’un des principaux objets sociaux de reconnaissance ?
Et le reste du temps… s’employer à user de pesticides dans son jardin… faire prévaloir à l’utilisation d’outils mécaniques celui systématique d’engins motorisés… construire absolument sur ce dernier petit verger ou sur cette dernière prairie en périphérie de village ou être favorable à cette énième déviation ou voie rapide qui nous reliera un quart d’heure plus vite à cette autre ZAC que nous avons tant souhaitée…
Selon que vous serez riche ou misérable
Et là, en lisant l’article, je m’émerveille quand même un peu : la « bétonisation » est enfin pointée du doigt ! Merci Monsieur Hulot, il était plus que temps d’en faire part et ça nous change des considérations habituelles… mais attention quand même : il ne faudrait pas que votre engouement à sauver la planète vous fasse commettre quelques erreurs d’appréciation et d’anticipation regrettables.
En effet, sont alors exposées des « propositions », en commençant d’abord par ce qu’il se doit, c’est-à-dire les priorités devenues incontournables et ordinaires : la voiture et l’énergie.
Et voici de nouveau une « prime à la casse pour tous les propriétaires d’un vieux véhicule polluant », « une aide pour aider (oui, « une aide pour aider », je ne fais que retranscrire) les ménages à changer leur chaudière au fioul » et « l’idée de taxer les propriétaires de logement mal isolé ».
Alors cette question s’est posée à moi : aurait-on vraiment envie d’avoir un logement mal isolé, avec ou sans taxe à payer ? Personne, je crois, ne souhaite posséder un logement mal isolé. Ah si ! Éventuellement, certains « gros » propriétaires possédant plusieurs appartements, vivant de leurs dividendes et se moquant pas mal de savoir si leurs locataires se les gèlent durant l’hiver. Du moins, ceux-là n’auront qu’à prendre dans leurs économies pour faire les travaux nécessaires.
Mais qu’adviendra-t-il des personnes qui n’ont pas ou plus les moyens d’une mise aux normes ? En plus de leurs emprunts sur 20 à 30 ans pour payer leurs maisons « pas chères », faudra-t-il qu’elles prévoient une taxe à payer si le niveau de leurs comptes en banque ne permet pas d’isoler leurs maisons correctement ? Et après ça, comment leur sera-t-il possible d’envisager l’achat d’une voiture ou d’une chaudière ?
Les primes ne permettront jamais d’absorber le coût total d’achats de matériels, de matériaux, de travaux et de nouvelles voitures. Il faudra payer la différence entre l’acquisition d’une voiture « propre », d’une chaudière « propre », de travaux d’isolation et les primes obtenues pour le faire.
Dans l’histoire, je vous laisse deviner qui s’en sortira le mieux : on n’est pas loin de revenir à l’époque de la bourgeoisie et des gueux. Préparez-vous à braconner à nouveau le Lapin de garenne (en liste rouge des espèces menacées cela dit en passant…si, si…et ça se passe en France, la championne de l’écologie semble-t-il).
Nous avons emprunté le mauvais chemin. La remise en cause de notre société aurait dû se faire il y’a déjà bien longtemps, au moins juste après les 30 glorieuses (disons donc au milieu des années 70), au plus dès le Plan Marshall. A ce moment, au regard de ce que nous avions déjà entamé comme destruction, il aurait été possible d’entrevoir de nouvelles politiques, de nouvelles façons de gérer nos territoires ou de nouvelles mesures à mettre en œuvre progressivement. Il aurait été opportun de visiter nos erreurs du passé pour ne pas continuer à les reproduire encore et encore, la tête dans le guidon, et pour ne pas en arriver là : adopter des réformes qui pourraient avoir comme principale conséquence de déstabiliser en premier lieu les ménages les plus modestes, dont tous n’ont pas forcément souhaités ces politiques de croissance passées, dépassées même, mais toujours d’actualité, et je dirai d’ailleurs qui les ont subi pour certains.
Et après avoir enduré les dispositions de nos anciens dirigeants, nous nous verrons contraints d’endurer celles de leurs successeurs au trône, nous mettant toujours plus dans le rouge de la galère financière dans laquelle nous sommes déjà, pour la plupart.
Le comble de l’ironie, c’est que j’aurai acheté une maison construite avant 1950 pour respecter cette éthique écologique qui consiste à ne pas empiéter une fois de plus sur un espace naturel ou agricole. Mais l’ancienneté de ma modeste demeure, par ailleurs en refuge faune sauvage (adhérent aux chartes Refuge LPO et Refuge Chauves-souris, engagement Zéro Pesticide,…), pourrait me mettre dans le bouillon des taxes à venir (ou me faire prendre un crédit de plus pour me mettre aux normes, quitte à m’endetter) et mon voisin, celui qui aura construit du neuf « durable » sur un des derniers petits vergers du coteau où j’habite, ne sera pas concerné tant bien même il aura contribué à urbaniser en partie un terrain semi-sauvage tout en restreignant sa capacité d’accueil pour la biodiversité. En voulant faire de l’écologie, je serai mis à l’amende tandis que lui s’en sortira mieux avec sa maison « propre », même si son terrain devenait moins sain à l’avenir.
Alors, quand le gouvernement s’occupe d’écologie, est-il en train de se tromper de cible prioritaire ? Pas forcément. Mais une chose est sûre, c’est que toutes les urgences écologiques ne sont pas traitées à un même degré. Et que celles qui sont avant toutes considérées visent principalement les contribuables des classes moyennes et basses et, pas nécessairement, les personnes qui auront les moyens d’assurer leur « transition écologique » ni celui des enseignes qui profiteront de la conjoncture. Un brin dubitatif, je pourrai presque croire que la nouvelle donne écologique servirait de prétexte à nous faire encore acheter du neuf, nous forçant ainsi à rester dans une société consumériste.
Aussi, est-il indispensable que ce gouvernement prenne conscience que la façon de faire sa politique comptera autant que le fond… au risque de voir la « fracture sociale » se fissurer davantage.
Quant à sa « réelle prise de conscience » à propos de l’écologie, permettez-moi d’en douter quand je vois apparaître les petits et grands chantiers actuels et à venir de nos élus locaux, de nos ingénieurs urbanistes et de nos développeurs économiques, totalement en paradoxe avec le fameux « la France multiplie les initiatives pour la planète » et avec « de nombreuses mesures en faveur de l’environnement ». Mais ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un gouvernement sera capable de dire tout et son contraire, prônant des mesures totalement incompatibles avec les autres.
« Mettre fin à l’exploitation des hydrocarbures à l’horizon 2040 » est une décision salutaire mais se focaliser sur cet enjeu ne doit pas faire oublier d’autres questions environnementales, tout aussi importantes, et nous faire passer pour les rois du monde en termes de « combat » pour sauver la planète.
La voiture électrique sera-t-elle en mesure de se passer de nouvelles routes et autoroutes dont on ne cesse la construction, sachant que notre population augmente toujours et son désir d’aller plus vite avec ?
Idem pour les logements : combien d’hectares seront encore sacrifiés au béton sous couvert de construire des maisons écologiques ou des écoquartiers pour les millions d’habitants à venir ?
Alors pour palier à cette dernière problématique, on voit se profiler à l’horizon une « taxe béton » qui va certainement connaître le même tollé que la « taxe poids lourds », le « poids lourd » maintenant visé étant celui de l’immobilier, donc pas un des moindres.
Quitte à avoir une levée de boucliers, autant interdire dès à présent l’extension de l’urbanisation (en France et ailleurs) car la « taxe béton » n’empêchera pas l’étalement urbain, elle ne fera que le ralentir un temps tout au plus. Et les promoteurs les plus puissants en sortiront vainqueurs laissant sur la paille leurs concurrents plus modestes : ça, c’est pour ce qui concerne les lotisseurs.
Maintenant, si cette « taxe béton » concerne les ménages, tant mieux ! Elle évitera peut-être certains particuliers de construire des maisons neuves au milieu des champs et aux maires de délivrer des permis de construire à tour de bras.
Regardez ailleurs, c’est encore pire
Alors pour se donner bonne conscience, quitte à sombrer dans l’hypocrisie et le déni le plus total, il suffit de détourner l’attention de la population sur d’autres problèmes à travers le monde, faire en sorte de ne pas faire de rapprochement entre nos stratégies de développement local à deux sous et la diminution comme une peau de chagrin de nos espaces naturels, et montrer à quel point on est toujours les plus balaises quand il s’agit de produire de l’énergie « propre » tout en prenant soi-disant en compte les prérogatives écologique et sociales malgré un acharnement à étendre notre emprise spatiale sur les terres, et maintenant sur la mer [2]. Un seul exemple suffit à démontrer à quel point traiter de l’universalité de la bêtise est un sujet intarissable : celui du journal de 20h00 du 19 février 2018 présenté par Julian Bugier [3]. Thème après thème, l’omniprésence de l’ineptie se confirme. L’idiocratie du monde explose aux quatre coins du globe et elle s’expose à l’écran.
Dans ce journal, figurent les sujets suivants :
La très vilaine Corée du sud est pointée du doigt après avoir sacrifié plusieurs hectares de forêt (78 ha en tout, soit plus de 50 000 arbres) afin de créer des pistes de ski pour les Jeux Olympiques d’hiver [4]. Dans ce cas, la question de l’écologie s’impose à nous. Alors, on nous montre une image satellite avant les aménagements – après les aménagements pour nous rendre compte du carnage, en occultant le fait qu’en France on ne fait pas mieux [5].

Ici, à Pyeongchang en Corée du sud, la France critique pendant les JO d’hiver 2018 [4] : « des milliers d’arbres ont été abattus pour créer une piste de ski », « 78 hectares de forêt ont été rasés » …Et d’ironiser : « ils se sont engagés à reconstituer la forêt détruite », « Les organisateurs se félicitent d'avoir minimiser les dégâts en ne créant qu’une seule piste de descente pour hommes et femmes au lieu de deux. Des espèces protégées auraient ainsi été épargnées. Cela mériterait presque une médaille ! » (source : www.francetvinfo.fr)

Ici, aux Deux Alpes (Isère) en 2014, la France s’autocongratule. Elle justifie la nouvelle piste de ski en construction et fait prévaloir son savoir-faire en matière d’intégration d’aménagements au paysage et de respect de la faune [5]: « Par sécurité mais aussi pour correspondre aux réclamations des skieurs, la station des Deux Alpes commence le chantier d'une toute nouvelle piste bleue », « Douze mille arbres seront replantés, soit trois fois plus que ce qui a été déboisé » (ce qui signifie qu’environ 4000 arbres ont été abattus), « un chantier estimé à 10 millions d'euros » (grâce aux réclamations des skieurs, peut-on supposer),
« 550 000 m3 de terre déplacés » (et la flore alpine qui allait avec, peut-on supposer aussi) …Le tout en plein domaine vital du Tétras lyre (espèce classée dans la catégorie « quasi-menacée » dans la dernière liste rouge de France métropolitaine de 2016) d’après la journaliste qui souligne : « Au préalable, elle (la station de ski) s'est assurée de respecter la faune, les petites tetras lyre en particulier, qui se nichent dans les hautes herbes au printemps ». Il serait plus juste d’écrire : les Tetras Lyre (nom masculin) dont les nichées dépendent de couverts herbacés et de buissons bas riches en insectes… en espérant que ce ne soit pas précisément là que nos « experts » décident de replanter leurs arbres (« trois fois plus » que la nécessité écologique de l’espèce l’exige) (source : france3-regions.francetvinfo.fr)
Dans ce même reportage consacré à la Corée du sud, vient l’interview d’un certain Lee Sung Yul, membre du bureau olympique de la province de Gangwon, qui vante quelque peu les efforts mis en œuvre par les autorités de son pays pour reconquérir le paradis naturel perdu. Le fait de replanter des arbres suffirait à regagner la partie, eu égard aux dires des divers « experts » dont certains affirment que la « forêt » qui sera « restaurée » aura retrouvé en 10 ans toutes les fonctions de la forêt d’origine qui, elle, était multi-centenaire (500 ans pour être précis). Vont-ils utiliser de l’engrais pour faire en sorte que les arbres poussent plus vite ? C’est la question que nous pouvons nous poser, idiots tels qu’on voudrait nous faire croire que nous sommes.
Néanmoins, si les coréens observaient ce qui se passe dans nos montagnes, en plus de nous blâmer d’abattre les Loups d’Europe, ils pourraient non seulement nous pointer du doigt quant à notre propension à saccager notre territoire mais ils seraient également en mesure de nous remettre en cause quant à notre légitimité à donner des leçons aux autres. Car s’ils peuvent se prévaloir d’avoir encore des forêts de plus de 500 ans, nous sommes loin d’égaler avec eux, quand très peu de nos forêts ont peine à atteindre 200 ans et que celles-ci continuent de faire l’objet de destruction de toute sorte [6].
Cela me rappelle, entre autres, un des effets dévastateurs de notre développement sur les écosystèmes avec l’exemple du Grand Tétras en France (espèce classée « vulnérable » dans la liste rouge des espèces menacées sur notre territoire). Il y a déjà 10 ans et plus (avant les JO de Corée du sud donc), certains cas d’« agressions » de cette espèce envers l’homme commençaient à avoir lieu : il s’agit exclusivement de mâles qui perçoivent l’être humain comme un concurrent potentiel sur leur territoire, ce dernier ayant multiplié les pistes de skis (ski alpin et ski de fond) et fragmentant ainsi le domaine vital des oiseaux. En 2008, la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) réalise à ce propos un numéro spécial consacré au Grand Tétras en France dans sa revue spécialisée Ornithos [7] : les habitats de cette espèce sont les landes et les forêts de montagne (hêtraie, sapinière,…) et l’on apprend que parmi les causes de déclin de l’espèce figure l’aménagement d’infrastructures touristiques (multiplication des stations de ski alpin et des chemins pour le ski de fond, avec les dérangements qui s’ensuivent) dans la plupart des massifs montagneux où réside l’espèce, soit les Vosges, le Jura, les Alpes (où l’espèce a carrément disparue depuis 2000) et les Pyrénées. En page 261 de la revue, on peut lire ce paragraphe très instructif : « L’implantation des domaines skiables alpins ou nordiques dans le massif jurassien (routes d’accès, bâtiments, pistes, remontées mécaniques, etc.) est comme partout en Europe à l’origine d’une perte importante et/ou du fractionnement des habitats favorables, ainsi que de dérangements hivernaux pouvant entraîner une diminution significative, voire une extinction locale, des effectifs de Grand Tétras (Leclercq 1985) ». Le constat pour la France, comme pour toute l’Europe, est déjà dressé en 1985, ce qui ne nous empêche pas de dénoncer les coréens en 2018 qui ont juste pris du retard sur nous concernant la déforestation à des fins ludiques !
Pour résumer, nous, les « bons » français, critiquons les autres pays de détruire la nature chez eux (ce qui est quand même malheureusement le cas), au même moment où nous faisons de même chez nous, et depuis fort longtemps déjà : il n’y a pas à dire, nous sommes très forts !
Dans la discipline de l’écologie, la France médaille d’or de l’hypocrisie
Si nous en restons aux réalités de notre pays, l’enchaînement avec le sujet suivant reste édifiant.
À peine venons-nous de finir le sujet consacré au saccage de sa forêt par la Corée du sud que notre journaliste se penche sur le sort de ces petites communes et de ces maires « désespérés » qui manquent à trouver des preneurs concernant des terrains à bâtir bradés à 1 euros ! Et là, bizarrement, la question de l’écologie ne s’impose plus à nous [8].

Terrain à bâtir bradé à 1 euro ! Où quand les terres agricoles et les espaces naturels n’ont aucune valeur au regard des citoyens (source : www.francetvinfo.fr)
Quand la Corée du sud déboise pour une piste de ski, on peut se montrer outré de la chose, quand certaines communes vendent des prairies à bâtir pour 1 euro symbolique, à cet instant personne ne semble se préoccuper des impacts sur l’environnement.
Au contraire, on nous montre des maires satisfaits d’avoir trouvé une stratégie à leur quête de développement « durable ». Afin de sauver les écoles du village (1er argument mis en exergue), les prairies alentours sont sacrifiées à l’urbanisme pour 1 euros, occultant ainsi toutes les fonctions qu’elles pouvaient accomplir jusqu’alors (fonctions écologiques, hydrologiques, biogéochimiques, etc.) et le rôle fondamental qu’elles jouent pour la survie des pollinisateurs et, par conséquent, pour la nôtre.
C’est le mépris absolu de la nature dans tout ce qu’il y’a de plus abject. Une prairie ne vaudrait rien en fin de compte ! Les scientifiques ont beau nous asséner du rôle indispensable de ces friches ou prairies pour la biodiversité et la survie de l’humanité (souvenez-nous des inondations récentes, parfois meurtrières, du fait de l’imperméabilisation des sols) [9 et 10], nous considérons toujours ces milieux comme étant des lieux incultes dont le seul intérêt réside dans le fait de les rentabiliser, soit en les rendant arables, soit en les rendant imperméables.
Mais il faut sauver l’école du village. Et dans deux ou trois ans quand les chérubins auront l’âge d’aller au lycée, que se passera-t-il ? On bâtira à nouveau autour des maisons construites auparavant pour faire venir encore plus de monde, quitte à nous agglutiner les uns aux autres, dans la joie et la bonne humeur bien entendu, jusqu’à ce que tout le territoire soit recouvert ! Et ils appellent ça une « stratégie ». Et ils appellent ça aussi le développement durable.
Dans ce reportage, les maires passent pour des héros, les acheteurs pour des familles modèles…et les coréens peuvent rigoler de notre orgueil avec notre soi-disant modèle d’écologie !
L’écologie est le seul domaine qui n’obéit pas à la loi du marché car, en général, plus un bien ou un produit devient rare, plus ce bien ou ce produit devient cher. Avec les espaces naturels, c’est l’inverse : plus ils deviennent rares et moins ils sont chers…c’est dire à quel point on n’a absolument pas pris conscience de l’importance capitale de les sauvegarder. Au contraire, on regarde ailleurs, on essaie de trouver pire dans d’autres pays, on focalise la caméra et le propos sur la déforestation en Corée, en Afrique ou en Indonésie, et même en Pologne, pendant que nous accomplissons la même chose ici et que nous trouvons judicieux de développer l’économie rurale en rendant urbanisable toutes les prairies pour la modique somme de 1 euros. Et de s’autoencenser de la sorte : « La France multiplie les initiatives pour la planète. Un combat qu’elle semble seule à mener ». Et là, je suis atterré en espérant que je ne sois pas le seul à me dire « heureusement qu’il y a peu de monde pour acheter ces prairies…et pourvu que ça dure ». Parce que le seul combat que la France semble être seule à mener, c’est bien d’exhorter à faire ce que je dis, et ne pas faire ce que je fais, tout en se lançant dans la compétition mondiale de celui qui aura tout bousillé en un temps records : et là c’est sûr, elle récoltera des médailles !

Comment inciter les citoyens à construire du neuf : terrains à bâtir vendus pour 1 euro pour certains maires, mais aussi, dans d’autres communes, argumentaire « écologique » (comment un lotissement peut-être reconnu de « Haute Qualité Environnementale » puisqu’il induit un emprise spatiale supplémentaire sur les terres agricoles et/ou naturelles ? Ainsi, seule compterait la « performance énergétique » ?) et, plus pernicieux, argumentaire relatif aux générations futures : « …et vos enfants vous diront MERCI ». Comment peut-on être convaincu que les générations futures nous diront « MERCI » après qu’on ait dilapider toutes nos ressources et recouverts nos champs et notre nature de béton ? Puisque « nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres » mais que « nous l’empruntons à nos enfants » (Sommet de la Terre, Rio de Janeiro, 1992), pourquoi pousser le cynisme jusqu’à représenter un enfant sur une prairie, et donc sur une parcelle de terre que nous lui « empruntons », avant de nous employer à la faire disparaître ? (Photo prise le 23 septembre 2015 à Kergrist, Morbihan © Yann Batailhou)
Le spectacle de ce journal continue en enchaînant sur le sujet suivant qui concerne la guéguerre commerciale que se livrent américains et mexicains autour de la production de fruits rouges (framboises, myrtilles et fraises) [11]. Les mexicains, grâce notamment à une main d’œuvre pas chère (jusque-là rien d’exceptionnel), font de l’ombre à l’économie américaine : une compétition (là aussi) s’engage alors entre les deux pays pour savoir qui remportera la mise sur ce marché. Le sujet est annoncé, regardons-le maintenant en image : là, un producteur de fraises américain arrive devant la caméra, au premier plan. Il s’appelle Carl Grooms et se plaint de cette concurrence en avançant comme principaux arguments que, contrairement aux mexicains, il ne bénéficie pas de subventions et que là-bas, au Mexique, « ils sont payés un dixième de ce qu’on donne ici » (dixit le producteur). Et de rajouter : « au Mexique, il se feraient 10 dollars par jour…ici ils s’en font 100…alors qui paye le plus ? …C’est nous ! ». Au second plan, dans son exploitation, on voit les ouvriers courir avec leurs caisses pleines de fruits sur le dos. Car, ce que Carl Grooms n’indique pas, ni la reporter d’ailleurs, c’est à quoi correspondent les fameux 100 dollars : à un salaire quotidien, hebdomadaire, mensuel, … ? En revanche, ce que la reporter précise, c’est que « plus ils (les ouvriers) ramassent de fruits et plus ils gagnent d'argent ». Que faut-il finalement comprendre ? Que les ouvriers de Carl Grooms auraient des primes en supplément d’un salaire de base de 100 dollars ? Ou bien que ces derniers toucheraient les 100 dollars à l’unique condition d’avoir atteint un quota journalier ? Ce qui expliquerait peut-être pourquoi les ouvriers courent à la place de travailler, contrairement à ce qui se passe au Mexique (si l’on s’en réfère aux images qui s’ensuivent plus tard dans le même reportage, de l’autre côté de la frontière). Sur l’exploitation de Carl Grooms, on voit même sur les images un ouvrier qui, dans la précipitation, déverse une partie du contenu de sa caisse une fois arrivé à hauteur du camion de transport : tant pis pour le gaspillage, pourvu qu’on prenne les parts du marché ?
Tandis qu’en Amérique, le capitalisme se poursuit bon train, où l’on filme des ouvriers qui cueillent des fruits à toute berzingue (on s’étonne ensuite de les voir écrasés ou talés en magasin…mais ça se passe aussi en France, donc inutile de les montrer du doigt) et qui, une fois leur caisse remplie, courent comme des lapins vers des camions qui embarquent la marchandise, pendant ce temps, au Mexique, on cultive les « fruits de la discorde » sous des « serres à perte de vue » formant des « océans de plastiques » qui ne sont pas sans rappeler les « mers de plastiques » d’Espagne. Ces « mers de plastiques » où poussent « nos » fruits et légumes, importées ensuite vers nos nouvelles ZAC à grands coups de renforts d’autoroutes et de camions diesel (ça, ça se passe en France aussi, toujours championne du monde d’écologie) [12 et 13]. Une question me turlupine quand même : chez nous, les travailleurs étrangers (ceux qu’on ne veut plus expulser, mais « éloigner »), courent-ils autant que les ouvriers de Carl Grooms afin de gagner dix fois plus que chez eux, mais dix fois moins qu’un français d’origine ? La question reste en suspens…

« Océans de plastiques » au Mexique où sont cultivés « les fruits de la discorde » importés ensuite aux États-Unis (source : www.francetvinfo.fr). Une situation qui n’est pas sans rappeler les « mers de plastique » en Espagne, véritables catastrophes écologiques et sociales, où sont cultivés les fruits et légumes d’hiver expédiés ensuite dans toute l’Europe, notamment en France [12 et 13].
Après ça, on peut aller se coucher, ou regarder le nanar du soir, Thor contre Blanche neige et les 7 nains, sachant que demain sera pire qu’aujourd’hui… et ça ne loupe pas !
Même journal, même heure, le 20 février 2018 : un promoteur éolien qui veut planter son parc en pleine mer parce qu’il trouve ça « compatible » avec l’économie et l’écologie locales tandis que les marins-pêcheurs et les défenseurs de l’environnement sont contre, le tout avec l’avis favorable de l’Agence Française pour la Biodiversité (ou contre la biodiversité d’ailleurs ?) ; les éléphants qui s’attaquent à l’homme en Inde (qui est aussi montré du doigt par nos reporters) parce que ce dernier fragmente leurs territoires de toute part à coups de voies de communications…Tiens, cette dernière histoire me rappelle quelque-chose d’analogue avec des Grands Tétras en France et des pistes de ski…

La déviation de Vendôme (Loir-et-Cher) : un chantier qui « s’engage pour la protection de l’environnement et la biodiversité ».
Parmi les espèces déjà impactées (quelques exemples, non exhaustifs) sur les seuls tronçons 3 et 4 (respectivement mis en service en 2014 et 2016) : le Pic vert (en haut, à gauche : février 2018, 4ème tronçon), le Hérisson d’Europe (en haut, à droite : mars 2017, 4ème tronçon), le Goéland leucophée (en bas, à gauche : juillet 2017, 3ème tronçon), le Hibou moyen-duc (en bas, à droite : avril 2017, 4ème tronçon), … (Photos © Yann Batailhou)
…Bien qu’il faille admettre que dans notre « beau » pays, il y ait plus de chance que ce soit le citoyen qui réduise en bouillie l’animal, voire l’écologie, et non l’inverse.
Références :
[1] Anonyme, « De nombreuses mesures en faveur de l’environnement. L’écologie plus que jamais », CNEWS Matin du vendredi 13 octobre 2017, édition nationale, n° 2137, page 4 (PDF complet accessible sur http://www.cnewsmatin.fr/editions-pdf /également disponible en PDF, page 12, pour l’édition de Bordeaux à l’adresse url suivante : http://www.bordeaux7.com/app/uploads/sites/5/2017/10/vendredi-1.pdf ).
[2] Sophie Fabrégat, « L’Agence française pour la biodiversité donne un avis favorable au parc éolien de Dieppe – Le Tréport », Actu environnement, https://www.actu-environnement.com/ae/news/parc-eolien-mer-treport-afb-30701.php4#xtor=EPR-1, page consultée le 20 février 2018.
[3] France Télévisions, 20 heures, France 2, 19 février 2018 ( en replay sur https://www.francetvinfo.fr/replay-jt/france-2/20-heures/jt-de-20h-du-lundi-19-fevrier-2018_2607670.html ).
[4] France Télévisions, L’œil du 20 heures, Pyeongchang 2018 : la forêt multicentenaire sacrifiée pour les JO, France 2, 19 février 2018 ( en replay sur https://www.francetvinfo.fr/replay-jt/france-2/20-heures/pyeongchang-2018-la-foret-multicentenaire-sacrifiee-pour-les-jo_2619076.html ).
[5] Raphaëlle Besançon, « Une nouvelle piste en construction aux Deux Alpes, en Isère », france3-regions.francetvinfo.fr, https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/nouvelle-piste-construction-aux-deux-alpes-isere-529210.html, page consultée le 23 février 2018.
[6] Georges Aillaud, « Non à la destruction d’une pinède pour l’extension de Kedge Business Scholl », change.org, https://www.change.org/p/non-%C3%A0-la-destruction-d-une-pin%C3%A8de-pour-l-extension-de-kedge-business-school, page consultée le 9 février 2018 (pour en savoir plus, cf. également https://spark.adobe.com/page/GJGfT3wO99Fgz/)
[7] Collectif, « Le Grand Tétras en France : biologie, écologie et systématique (Olivier Duriez & Emmanuel Ménoni) ; statut actuel de l’espèce dans les Vosges (Norbert Lefranc & Françoise Preiss), le Jura (Bernard Leclercq) et les Pyrénées (Olivier Duriez & Emmanuel Ménoni) ; disparition dans les Alpes (Emmanuel Ménoni) ; réintroduction dans les Cévennes (Christian Nappée) », Ornithos, Juillet-Août 2008, n° 15-4, pages 233-293.
[8] France Télévisions, 20 heures, Terrains à 1 euro : l'espoir des maires, France 2, 19 février 2018 ( en replay sur https://www.francetvinfo.fr/economie/votre-argent/terrains-a-1-euro-l-espoir-des-maires_2619194.html ).
[9] Bernard Amiaud & Pascal Carrère, « La multifonctionnalité de la prairie pour la fourniture de services écosystémiques », Fourrages, 2012, n° 211, pages 229-238 (téléchargeable à l’adresse url suivante : http://prodinra.inra.fr/ft?id={DC87CFFB-C3F3-45FA-849C-11AB0231F13A}&original=true ).
[10] Rémi Beau, « Penser avec les friches. De l’inutile au nuisible, du nuisible au sauvage », Le Courrier de la Nature, spécial 2017, n° 306, pages 21-27
[11] France Télévisions, 20 heures, États-Unis : les fruits de la discorde, France 2, 19 février 2018 ( en replay sur https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/etats-unis-les-fruits-de-la-discorde_2619204.html ).
[12] Claude Robinot, « Fruits et légumes sous serre en Andalousie », fresques.ina.fr, http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu05063/fruits-et-legumes-sous-serre-en-andalousie.html, page consultée le 27 février 2018.
[13] Marie Chatard, « Alméria : catastrophe sociale et environnementale. La province d’Alméria – Un monde sous cellophane », blog.la-pigiste.com, http://blog.la-pigiste.com/2017/06/05/almeria-catastrophe-sociale-environnementale/, page consultée le 27 février 2018






























Commentaires